liberté

liberté 

Prisonnier. Il était prisonnier de son costume. Ce dernier, trop étroit, semblait vouloir étouffer sa peau rendue moite par la chaude journée d’été. Sa situation lui fît lâcher un soupir. Elle faisait ressortir ce qui le caractérisait depuis toujours : la honte. Son visage, qu’il sentait trempé de sueur, devait être la risée de tous, tous ces gens qu’il ne connaissait pas mais qui le jugeaient, lui, le moins que rien. Cette sensation, il la connaissait bien désormais, pour l’avoir vécue maintes et maintes fois. Néanmoins, il ne s’y était toujours pas habitué, trop lâche pour s’accoutumer à quelque chose. Il rentra son cou frêle dans ses épaules et se mit à marcher d’un pas plus rapide. Plus vite il serait arrivé, et mieux cela vaudra.

Prisonnier, il l’était aussi de cette maudite vie qui le faisait souffrir à tout instants. Son pauvre métier, ses quelques proches, sa vie sociale : tout cela était médiocre, il le savait bien. Après de brèves études, il avait empoché son diplôme et s’était mis en quête d’un emploi. Il travaillait désormais en open-space, entouré de collègues bruyants qui s’esclaffaient à des plaisanteries qu’il ne comprenait pas. Sa femme, qu’il avait épousée bien trop tôt, lui faisait constamment des reproches. De guerre lasse, il les acceptait plutôt que de répliquer. Il savait de plus qu’elles étaient fondées pour la plupart. Aucun enfant n’était venu égayer leur quotidien monotone.

Il fît mine de regarder sa montre, puis se ravisa : qu’importait le temps désormais ?

A présent, tout lui paraissait clair : jamais sa vie n’avait possédée quelque valeur, jamais elle n’avait eu de sens. Jamais il ne s’était senti fier de lui, jamais on avait été fier de lui d’ailleurs. Jamais il ne recevait de compliments, pas même de la part de ses proches qu’il ne voyait presque plus. Jamais ! En établissant ce triste constat, il se sentit désespéré, encore plus qu’il ne l’était auparavant. Il se rendit compte que même les idéaux simplistes qu’il souhaitait défendre, il avait dû y renoncer. Sa vie n’avait jamais valu quelque chose, et le vaudrait encore moins à l’avenir.

Il hâta encore le pas. Une pensée obscure qui le pressait depuis longtemps déjà lui intimait de se presser. Sur sa route, il croisait des hommes et des femmes pressés, qui arpentaient la ville en tout sens comme des fourmis énervées. Au moins, il n’aurait plus à subir cela, l’emprisonnement dans un quotidien rendu insupportable. Il poussa un soupir, de soulagement cette fois. D’un pas décidé, il quitta le trottoir et s’engagea sur le sentier balnéaire. Il se sentait mieux, à présent. Sans qu’il s’en rende compte, il lâcha sa sacoche, jeta au loin son chapeau et se défit de son veston. Il riait, désormais. Il riait tandis ce qu’il courait à grandes foulées vers le bord du précipice. Libre ! Il était maintenant libre de s’accomplir ! Il ria une dernière fois aux éclats, puis lança de toute sa volonté son corps vers la mer agitée, au bas de la falaise. Durant sa chute, il lui sembla être devenu libre de toutes contraintes.

Un instant avant sa chute, il cria de toutes ses forces : « Liberté ! »

jean fresneau