En Pologne, des élections présidentielles décisives, entre confiance et méfiance

C’est peut-être le destin la Pologne qui se joue dimanche. Deux candidats s’affrontent sur deux visions différentes du pays. Pour nous éclairer sur le sujet nous avons posés nos questions à Dorota Dakowska, professeure de science politique à l’Université Lumière Lyon 2, directrice adjointe du laboratoire Triangle (UMR 5206) situé à l’ENS de Lyon et spécialiste du pays.

  • Pourquoi les élections présidentielles, dimanche, en Pologne sont-elles décisives pour le pays ? Cela pourrait être un tournant pour le pays ? Un tournant en Europe?

Le deuxième tour des élections présidentielles en Pologne, qui se déroulé le 12 juillet 2020, est un scrutin pas comme les autres. Après cinq années au pouvoir du parti conservateur et nationaliste Droit et Justice (PiS), et après la victoire du PiS aux élections législatives d’octobre 2019, cette élection offre une ultime chance de freiner le démontage des institutions et des contre-pouvoirs démocratiques. Depuis 2015, sous l’égide du puissant leader du PiS, Jarosław Kaczyński, de nombreuses atteintes à la Constitution et à la séparation des pouvoirs ont eu lieu. L’indépendance du pouvoir judiciaire a été remise en question. La Pologne a été rétrogradée dans les classements internationaux relatifs au respect des libertés publiques, et notamment de la liberté de la presse. Les médias publics y sont devenus un canal de propagande agressive, voire caricaturale, favorable au gouvernement et diabolisant l’opposition. Ce biais, qui a terni la campagne a été relevé par le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE.

L’avance du président sortant Andrzej Duda (43,5% au premier tour) est très large. S’il est réélu, le démontage des institutions démocratiques et l’affaiblissement des médias indépendants risquent de se poursuivre. Si le candidat de l’opposition, le maire de Varsovie Rafał Trzaskowski était élu, cela permettrait de freiner ce processus car le président polonais dispose d’un droit de veto. L’image internationale du pays s’améliorerait aussi nettement. Le 12 juillet est donc une date importante pour la Pologne. Pour l’Europe, on peut plus difficilement parler d’un tournant puisque la cohabitation avec des gouvernements à tendance radicale, voire autoritaire n’est pas une première : l’Autriche en 2000, la Hongrie depuis 2010 en sont des exemples. Mais les responsables européens observent le scrutin polonais avec attention car ce pays de 38 millions d’habitants est un partenaire sur lequel ils aimeraient pouvoir compter.

« Pour le dire plus simplement, Trzaskowski incarne la confiance, Duda la méfiance. Confiance dans les institutions européennes, la démocratie, le pouvoir des collectivités locales, les organisations non gouvernementales. Méfiance vis-à-vis de l’étranger »

  • Quelles sont les différences majeures entre ces deux candidats ?

En ce qui concerne leur profil sociologique, ces différences sont faibles. Les deux candidats sont nés en 1972. Ils viennent des catégorie socio-professionnelles supérieures (le premier étant fils d’enseignants dans l’enseignement supérieur technique, le deuxième issu d’une famille d’artistes). Ils n’étaient pas encore majeurs en 1989 lorsque le régime communiste s’est effondré et ils ont ensuite milité dans leur jeunesse dans des mouvements similaires. Mais Duda a fait carrière au PiS, parti que tout oppose désormais à sa rivale, la Plateforme civique, dont est issu Trzaskowski. Ce dernier représente une option libérale, pro-européenne, soucieuse de l’inclusion des minorités. Andrzej Duda a adopté, lors de la campagne électorale, un discours souverainiste, homophobe, cautionnant la création des « zones libres de LGBT » qui couvrent un tiers du pays, accusant son rival de vouloir s’attaquer à la « famille traditionnelle », promettant aux parents le pouvoir de contrôler le contenu des enseignements scolaires en matière d’éducation sexuelle, du vivre-ensemble etc. Pour le dire plus simplement, Trzaskowski incarne la confiance, Duda la méfiance. Confiance dans les institutions européennes, la démocratie, le pouvoir des collectivités locales, les organisations non gouvernementales. Méfiance vis-à-vis de l’étranger (en Europe, le principal allié du PiS reste Viktor Orban, le premier ministre hongrois autocrate ; le président Duda a entrepris entre les deux tours un déplacement contesté à Washington pour y rencontrer le président Trump), méfiance vis-à-vis des formes de vie sexuelle et familiale non hétéronormatives.

  • Quels sont les enseignements du 1er tour pour les deux candidats ?

Tout d’abord, la participation était très forte (la plus importante depuis l’élection présidentielle de 1995). La mobilisation des électeurs était visible aussi bien du côté gouvernemental et du côté de l’opposition. Le président sortant, disposait d’une large avance, (43,5% des voix contre 30,46% pour son rival). Duda pouvait compter sur les voix d’une partie de l’extrême droite (Konfederacja) et des électeurs conservateurs ayant opté au premier tour pour des petits candidats. Au deuxième tour, Trzaskowski a pu progresser grâce notamment grâce à la majorité des voix des électeurs de Szymon Hołownia, un candidat centriste qui a obtenu 13,8% au premier tour.

En revanche, le score de la gauche continue à battre les records d’insignifiance : à peine plus de 2% au premier tour. Il ne faut pas oublier que c’est le PiS qui a « aspiré » les voix des catégories populaires, des habitants des villages et des petites villes, notamment dans le sud- est du pays. C’est la généreuse politique sociale du gouvernement, notamment un programme de versement d’allocations familiales de 500 zlotys (112 euros) mensuels par enfant qui explique cette adhésion. L’abaissement de l’âge du départ à la retraite est un autre facteur de popularité du PiS.

  • Le coronavirus et le report des élections ont-ils impacté le résultat ?

La crise du Covid a provoqué une série de tensions politiques qui ont conduit au report des élections, initialement prévues au mois de mai. Le PiS espérait initialement que le président Duda gagne dès le premier tour. Le report a certes, permis la conduite d’une campagne électorale, mais cette campagne était mouvementée, déséquilibrée et violente au point qu’il n’a pas été possible d’organiser un débat en face-à-face entre les deux candidats avant le deuxième tour. En raison de l’épidémie, le scrutin a été hybride : en partie par correspondance et, dans de nombreux pays à l’étranger, entièrement par correspondance. Des milliers de citoyens polonais résidant à l’étranger ont été, de fait, empêchés de participer au vote (n’ayant par reçu leurs formulaires à temps ou pour d’autres raisons). Dans de nombreux pays, le nombre de bureaux de vote a été restreint. Tout cela remet en question le caractère égal et universel du scrutin.

  • Le candidat Rafal Trzaskowski a t-il réussi à s’imposer alors qu’il n’était pas le 1er candidat de son parti ?


Trzaskowski a fait une campagne efficace, gagnant le soutien de nombreuses personnalités et organisations civiques. Il n’a eu que quelques jours pour rassembler les 100 000 signatures nécessaires pour enregistrer sa candidature (il en a ramassé près de 2 millions). La campagne de haine contre lui était sans précédant. Les médias publics serviles vis-à-vis du gouvernement l’ont accusé de défendre la pédophilie alors qu’il promouvait les programmes anti-discrimination dans les écoles de la capitale. Trzaskowski a été a accusé de défendre les intérêts allemands (en fait, son parti est membre du Parti populaire européen, comme la CDU allemande, le parti d’Angela Merkel). Si Trzaskowski s’est imposé comme un excellent orateur et un rassembleur de l’électorat déçu et souvent révolté par le PiS, la violence de la campagne et la division profonde de l’électorat risquent de laisser des traces. La victoire (quelle qu’elle soit) aura été arrachée. Duda et le PiS ont déclenché les démons de haine homophobe et xénophobe. Ils devront répondre devant celles et ceux parmi les citoyens qu’ils ont stigmatisés et qui ne se sentent plus en sécurité dans leur pays.

Propos recueillis par Josselin HAZO